Si Iphigénie en Tauride est un titre bien connu des mélomanes par l’opéra de Gluck qui porte ce nom (créé en 1779), rares sont ceux qui savent qu’une autre Iphigénie en Tauride, antérieure de quatre générations, avait auparavant connu un immense succès sur les scènes françaises (à Paris, à la Cour et en province). Même histoire, même protagoniste : Iphigénie, Pylade, Oreste, Thoas, auxquels s’ajoutent dans cette version Électre, la sœur d’Iphigénie, et toute une série de rôles merveilleux, comme Diane, pour corser l’intrigue et surtout donner maintes occasions d’effets spectaculaires et de grandes pages chorégraphiques ou chorales. Cette première Iphigénie est une œuvre à quatre mains au destin singulier. Ébauchée par le compositeur Henri Desmarest vers 1696 (l’un des compositeurs les plus en vue dans la jeune génération d’alors, avec Marais, et Destouches, ayant connu le succès avec ses autres opéras, Didon, Circé ou Vénus et Adonis), la tragédie fut abandonnée lorsque Desmarest dut s’enfuir du Royaume, après avoir épousée son aimée sans le consentement du père de celle-ci. Banni de France par Louis XIV, il ne put rentrer que bien des années plus tard, sous la Régence de Philippe d’Orléans. Entretemps, l’Opéra, qui cherchait à renouveler son répertoire avec des valeurs sûres, demanda à André Campra d’achever cette Iphigénie devenue orpheline. Il fut aidé par le poète Danchet, qui acheva ce que Duché de Vancy (le librettiste originel) n’avait pas encore écrit pour Desmarest. Ainsi complétée, Iphigénie en Tauride fut créée à l’Opéra en 1704. L’œuvre s’affirma bientôt comme l’un des piliers du répertoire, avec des reprises – toujours très applaudies – en 1711 (Paris), 1712 (Lyon), 1713 (Dijon), 1719, 1720 et 1734 (Paris), 1750 (Lyon) et 1762 (Paris). L’œuvre fut aussi jouée de nombreuses fois en concert à la cour (la reine Marie Lekzinska l’appréciait tout particulièrement), mais également à l’étranger, notamment en 1716 et 1731 à la cour de Bade-Dourlach, et en 1726 à Bruxelles. Iphigénie en Tauride fut toujours considérée comme une œuvre très forte, une vraie tragédie, avec un poème aussi bien conçu que finement versifié. La musique – dont on sait grâce à l’édition d’époque qui le stipule, quel passage est de quel auteur – n’est aucunement disparate : Campra s’est habilement glissé dans le style de Desmarest, sombre et pathétique, ajoutant seulement dans les divertissements des airs virtuoses et des chœurs très mélodiques dont il avait le secret. Il est étonnant que ce chef-d’œuvre soit resté si longtemps inédit : grâce à Hervé Niquet et à son goût sûr pour les raretés, aidé par le Centre de musique baroque de Versailles pour l’édition et la recherche scientifique, Iphigénie revoit enfin le jour.
Benoît Dratwicki, octobre 2022
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